Clemenceau et le positivisme

David Labreure

Docteur en Lettres modernes, directeur du musée et du centre d’études positivistes « La Maison d’Auguste Comte »

 

Clemenceau fut assez tôt influencé par les idées d’Auguste Comte, fondateur du positivisme. Son opinion sur la laïcité ou encore son combat pour l’instruction obligatoire s’appuient en grande partie sur la pensée du philosophe. Un aspect intéressant et peu connu de la vie de Clemenceau.

Le positivisme est un système philosophique conçu par Auguste Comte (1798-1857), ancien élève de l’Ecole polytechnique, mathématicien et philosophe français. Comte a donné une première impulsion à l’histoire et à la philosophie des sciences et, avec sa « philosophie positive », donné corps à une nouvelle science, la sociologie, susceptible de prévoir l’évolution de la société industrielle. À partir de 1848, il développe ensuite, sous le nom de « positivisme », un projet global de réorganisation de la société à l’âge positif dans sa dimension sociale, politique, morale et spirituelle, avec la fondation de la « Religion de l’Humanité».

Après avoir proposé la création d’une Association libre pour l’instruction positive du peuple dans tout l’occident européen , il fonde une Société positiviste en 1848 à laquelle adhère notamment Emile Littré. Le tournant religieux pris par Comte à partir de 1851 lui aliène une bonne partie de ceux qu’il nomme désormais ses disciples et le positivisme se déploie, après la mort du fondateur, en plusieurs courants dont l’un « orthodoxe », est constitué notamment par les exécuteurs testamentaires de Comte et une poignée de disciples attachés à l’ensemble de la philosophie du maître. Mais c’est surtout le « premier Comte », celui de la « philosophie positive » qui essaimera une grande partie de la vie politique et intellectuelle française. Cette diffusion s’effectuera notamment par le biais de la propagande de son œuvre par Littré et ses partisans, qui, pourtant, se séparèrent du courant comtien officiel du vivant de Comte.

Si Georges Clemenceau ne fut pas à proprement parler un « disciple » orthodoxe du positivisme, son chemin croisa à plusieurs reprises la doctrine d’Auguste Comte et celle-ci peut être considérée comme un élément important de sa formation intellectuelle. Le « Tigre » découvrit Comte dans sa jeunesse : ses parents, républicains militants, farouchement athées, étaient déjà influencés par les idées positivistes. Durant ses études de médecine, Clemenceau rencontra Charles Robin (1821-1885), professeur d’anatomie générale et d’histologie, ami et disciple de Comte. Robin fut un des adhérents enthousiastes de la philosophie positive, dès 1842 et participa même à la fondation de la Société positiviste en 1848 avec son ami Littré.

Comme l’indique Sylvie Brodziak, Clemenceau « se définit lui-même comme positiviste dans ses lettres à son ami Scheurer-Kestner. » [1] mais ne se revendique en aucun cas comme un disciple comtien « orthodoxe » et adepte du positivisme religieux mais plutôt comme un sympathisant du courant « littréiste  – plus proche du « premier » Comte- , de par des connections avec C. Robin. Ce dernier écrit, en 1864, une « Analyse du Cours de philosophie positive d’Auguste Comte » dans le Journal d’anatomie et de physiologie puis dirige et préside le jury devant lequel Clemenceau soutient sa thèse intitulée De la génération des éléments anatomiques le 13 mai 1865. Le début de cette thèse est une véritable « profession de foi » positiviste : « Ce n’est pas à l’imagination, c’est à l’expérience, c’est à l’observation, qu’il faut demander la solution du problème. Le temps est passé où l’on avait, dans l’intervention des forces naturelles, une explication toujours prête, de tout phénomène inconnu. […] Nous ne connaîtrons jamais rien des causes premières, par la raison bien simple qu’il n’y en a pas et qu’il ne saurait y en avoir. Soutenir le contraire, c’est écouler une fausse monnaie dont il faut laisser les don Quichotte de l’idée pure se payer entre eux[2]. »

En 1868, devenu médecin, Clemenceau met sa bonne maîtrise de la langue anglaise au service de la traduction d’un ouvrage déjà célèbre outre-manche, le commentaire critique que le philosophe et économiste anglais John Stuart Mill (1806-1873) a donné de la philosophie d’Auguste Comte : Auguste Comte et le positivisme. Il témoigna ensuite à plusieurs reprises de son respect au philosophe montpelliérain en adhérant notamment au comité international pour l’érection de sa statue place de la Sorbonne (1902), même si, comme l’indique à nouveau Sylvie Brodziak, « Après 1870, Clemenceau abandonnera le positivisme[1] ».

En politique, opposé à Jules Ferry, lui-aussi positiviste, sur la question du colonialisme, Clemenceau garda de ses idées comtiennes de jeunesse la promotion d’une morale laïque et son aversion pour le théologisme. Très attentif aux questions sociales, il écrit pour le journal La Justice, une série d’articles sur des sujets économiques et sociaux divers, rassemblés en 1895 dans La Mêlée sociale. Il y critique fermement la hausse des prix, la répression des grèves, fait l’éloge de Louise Michel et critique l’évolution du christianisme. Clemenceau y oppose également avec férocité et humour la charité chrétienne à l’altruisme comtien à l’occasion du débat qui agite l’Académie Française sur l’entrée du mot « altruisme », forgé par Auguste Comte[3], dans le Dictionnaire.

L’action politique de Georges Clemenceau fut appréciée de manière mitigée par les positivistes. Emile Corra, directeur de la Société positiviste internationale de 1906 à 1928 retient du Clemenceau d’avant 1917 un caractère plus « révolutionnaire que constructeur », transformant la Chambre des députés en « cimetière de ministères ». Il reconnaît néanmoins son dévouement intrépide « à la réhabilitation du capitaine Dreyfus, criminellement condamné par des juges militaires aveuglés par les préjugés antisémites[4] ». Le Clemenceau de 1917 est quant à lui clairement reconnu comme « l’un des pères de la patrie » : « Réprimant le défaitisme avec sévérité, redressant le moral du front et de l’arrière, […] veillant à tout, résolvant tout avec décision[…], ce vieillard de 77 ans fut un prodige d’activité, de sang-froid, de génie[5] ».

Un peu plus tôt, l’influence du positivisme se fit aussi ressentir chez Clemenceau dans un rejet partagé avec Comte de la théologie, notamment lors des débats sur la séparation de l’Église et de l’État mais aussi, plus tard, dans son respect pour les grands hommes, ses références récurrentes à la notion d’« Humanité » chère au fondateur du positivisme au culte des morts « dont nous vivons », disait-il…

 

[1] David Watson, « Positivisme » art. in Dictionnaire Clemenceau, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », p. 575.

[2] Georges Clemenceau cité par Emile Corra, « Clemenceau positiviste », Revue Positiviste Internationale, 1929, p. 349.

[3] Le terme apparaît pour la première fois dans le tome I du Système de politique positive en 1851.

[4] E. Corra, « Clemenceau positiviste » in op.cit. p. 350.

[5] Ibid. p. 351.

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